Penser à gauche a t-il encore un sens ?

Contribution de Philippe Noguès

Voir l’article sur AgoraVox: http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/penser-a-gauche-a-t-il-encore-un-60407?id_article=60407&id_rubrique=31

« Etre de gauche a-t-il encore un sens ? » : c’était le titre d’un article que j’écrivais à l’été 2007, au lendemain de 2 défaites électorales. Deux ans plus tard, l’interrogation perdure. Toutes les hésitations, toutes les incertitudes sur la vision du monde que peut aujourd’hui proposer la gauche, du moins celle qui accepte de se confronter à l’exercice du pouvoir, sont malheureusement toujours présentes.
Le credo libéral règne toujours sans partage dans les sphères intellectuelles et médiatiques, même à gauche. Nous avons accepté, sans réellement débattre, certains postulats qui s’imposent désormais à toute réflexion digne d’être prise en compte. Mais faut-il vraiment croire toutes ces affirmations les yeux fermés ?

Et si nous étions aujourd’hui aux 50 H par semaine ? 

Ainsi la question des 35 H et plus généralement celle de l’aménagement du temps de travail, apparaît comme particulièrement symbolique. « Le travail ne se partage pas » : qui aujourd’hui pourrait se permettre de remettre en question cette évidence ?
Les 35 H, c’est une question réglée, sont un frein (ou plutôt « étaient »…devrais-je écrire…) pour l’économie française. Nicolas Sarkozy les détricote petit à petit et, finalement, même au PS beaucoup s’en accommode.
Défendre une diminution du temps de travail dans un monde où le travail justement est érigé au rang de valeur, ferait immédiatement apparaître celui qui s’y risquerait, au mieux comme un gentil illuminé, au pire comme un dangereux gauchiste irresponsable.
Et pourtant, pose-t-on parfois la question à l’envers : « Et si nous étions aujourd’hui à 50 H par semaine, combien y aurait-il de chômeurs supplémentaires ? ».
Parce qu’une chose est certaine dans ce débat, la durée réellement travaillée, dans tous les pays développés (USA compris) avoisine, et est même le plus souvent inférieure à ces fameuses 35 H (il suffit de consulter n’importe quel organisme sérieux > Insee, Eurostat etc..).
Cela veut juste dire que l’économie actuelle, avec des taux de productivité qui n’ont plus rien à voir avec ceux qui prévalaient il y a quelques décennies, n’a absolument pas besoin de surcroît de main d’œuvre pour produire…beaucoup plus !
Cela veut donc dire aussi que quand certains travaillent 40 H ou plus, dans un pays aux 27 millions d’actifs potentiels, beaucoup d’autres doivent se contenter de 15 ou 20 H, ou de rien du tout (les 4 millions de chômeurs).
La question qui se pose réellement n’est donc même plus de diminuer ou non le temps de travail, mais plus simplement d’organiser la répartition la plus juste et la plus efficace de ce temps réellement effectué.
Hélas ce débat n’existe pas ! Les attaques contre les 35 H se sont fait beaucoup plus discrètes en ces temps de crise, et pourtant, on continue à nous l’affirmer… « le travail ne se partage pas ». Qui le conteste sérieusement aujourd’hui ? Alors est-ce vraiment une question réglée ??
 

Travailler plus vieux est-il crédible aujourd’hui ?

Prenons un autre de ces postulats incontournables : « Il est indispensable de travailler plus vieux pour pouvoir payer les retraites ».
A première vue, rien que de logique. Le système même de retraite par répartition nécessite d’avoir un minimum d’actifs et donc de cotisants pour alimenter les caisses de retraites.
Mais réfléchissons pourtant une minute. Actuellement nous avons 4 millions de chômeurs. Travailler plus vieux est-il seulement crédible ? Un actif potentiel sur 3 travaille au-delà de 50 ans. A cet âge les autres sont chômeurs, préretraités, dispensés de recherches etc…
À l’autre bout de la chaîne, les jeunes n’ont pas, non plus, de travail.
Alors oui, travailler plus vieux serait peut-être une idée crédible… dans une société idéale de plein emploi. Le proposer aujourd’hui, dans une société où le chômage de masse sévit depuis plus de 30 ans, sans reposer la question de la durée du temps de travail tout au long de la vie, ne consistera t’il pas simplement à transformer des retraités…en chômeurs supplémentaires ?
Des emplois, créés par une meilleure répartition du travail, ne seraient-ils pas préférables comme source de cotisations nouvelles ?

Sans croissance, point de salut ??

Parlons enfin de la croissance. Attention, là on touche aux fondamentaux de toute réflexion politique crédible : « Sans croissance point de salut ! ». Un léger frémissement, comme en ce mois d’août, et, sans rire, certains annoncent la fin de la crise !
Depuis le premier choc pétrolier, dans les années 70, le chômage n’a cessé de faire des ravages dans nos sociétés développées. Cela fait plus de 30 ans que l’ensemble des gouvernants affirme que la croissance va bientôt revenir et nous permettre de sortir du chômage.
Seulement, vu les gains de productivité réalisés chaque année, on sait qu’il faut 2,5 à 3 % de croissance pour que le besoin de travail augmente dans l’économie.
Si l’on ne veut pas créer simplement des petits boulots à 12 ou 15 H par semaine, si l’on compte sur la croissance pour créer de vrais emplois, il faut une croissance qui se maintienne pendant longtemps au dessus de 3 %.
Malheureusement son évolution est la même depuis 40 ans dans toute l’Europe. Depuis 2001, le taux de croissance moyen, en France, était (et cela avant la crise !!) de 1,6 % …exactement le même que pour l’ensemble de la zone euro…soit le strict minimum admis pour ne pas avoir de …destructions d’emplois ! Et pour la période à venir la plupart des économistes annoncent « une croissance lente à 1% pendant une dizaine d’années ». Pas très encourageant, non ? 

Un dernier mot sur ce sujet, parce qu’il est important : de quelle croissance parlons nous ? Il est, par exemple, hautement souhaitable, pour le bien-être de la planète, de diminuer fortement notre consommation d’énergie. Et bien, inéluctablement cela ferait baisser un peu le PIB …Mais serait-ce vraiment un mal ?
 

Penser à gauche a t-il encore un sens ?

Et on pourrait continuer comme cela sur bien d’autres « évidences » ! Alors faut-il continuer à accepter docilement et sans esprit critique, ces idées toutes faites ?
Faut-il continuer, par exemple, à attendre l’arlésienne de la croissance magique (qui ne le serait, de toute façon, sans doute pas pour la planète…), où n’est-il pas préférable de proposer, et de tester sans attendre, d’autres solutions comme une nouvelle organisation du temps, qui permettrait de mieux répartir le travail, les salaires, et de soutenir, à long terme, la consommation, les cotisations pour les caisses de retraites….et, au final…….la croissance ?
« Penser à gauche a t-il encore un sens ? »: la question reste bien semblable à celle que je posais il y a deux ans. Et je réponds toujours « Oui »…mais seulement si nous sommes capable de proposer une vision du monde différente de celle du modèle libéral actuel. Sinon à quoi bon ?
Le tournant est là. L’avenir ne nous appartiendra que si nous ne restons pas englués dans des schémas de réflexions qui nous interdisent d’innover… parce que c’est comme ça : « les riches sont riches, les pauvres sont pauvres, le travail ne se partage pas ! »… Tant mieux pour ceux qui en ont, tant pis pour les autres
Alors, la rupture n’est-ce pas à nous de la provoquer…et notamment dans les esprits pour commencer ?
Un autre monde peut être possible, mais seulement si nous ne laissons pas les autres penser pour nous !!!

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3 Responses to Penser à gauche a t-il encore un sens ?

  1. ernst olivier says:

    Bonjour,

    La questions du temps de travail peut elle encore se poser aujourd’hui à l’heure des ruées vers les délocalisation. Cependant tu as raison de dire qu’avec une productivité toujours plus accrue les entreprises ont besoin de moins en moins de personnel, de plus je réitère le fait qu’un salarié pour une entreprise représente un cout de production, au même titre qu’une machine ou tout autre chose répondant au besoin de l’entreprise pour fabriquer le produit qu’elle distribuera. Par le biais de la defiscalisation d’une partie des heures supplémentaires l’état à réussi à geler une partie des embauches potentiel, ce que j’avais annoncé a notre très cher député Mr le nay. Personnellement je vais poser une question, LE TRAVAIL A T IL UNE VALEUR? a cette question je ferais une première ébauche de réponse. Assurément oui, assurément non. La valeur travail s’établit sur le marché, quoi que l’on en dise.
    1 Le marché est en pleine expension, lutte sur les conditions et salaires de la part des salariés qui trouveront très certainement satisfaction
    2 Le marché est saturé , les salariés verront leurs conditions et leurs salaires diminués
    Le travail établit sa valeur selon les besoins du marchés, certes nous avons bien en france un salaire minimum qui établie une valeur fondamental au travail mais celle ci à volé en éclat avec la libéralisation des marchés mondiaux, une entreprise qui juge ses couts salariaux trop élevés peut a présent s’établir dans une autre région du monde ou les salaires sont moindres.

    En ce qui concerne la croissance, tout les pays recherches ces points de croissances mais la croissances reflète t elle la réalité économique d’un pays? il me semble que les pays les plus pauvres sont ceux qui affiches des taux de croissance reccord.
    Cependant sur ce point je n’aurais pas d’affirmation puisque je n’ai pas encore compris comment il calcul ce taux et quels éléments rentre en ligne de compte. Ceci dit je réitère le fait qu’il se passe une normalisation de l’économie et que n’importe comment personne n’est en mesure de prévoir ce qu’il va se passer, ceci dit ce n’est pas pour les indices économiques que je m’inquiète ,ceci absorberont d’une manière ou d’une autre les différents tumultes, mais c’est pour nous citoyens que je m’inquiète, malheureusement je n’ai aucun espoir tant que nous ne prendront pas conscience que ce sont bien nos fondamentaux économiques qui sont à repenser, l’ordre établit est fait pour etre remis en question quand celui ci est un frein à l’évolution humaine.

    Penser à gauche ou penser tout court? la pensée et la réflexion doivent faire leur chemin à travers les esprits, je remets en questions la démocratie telle qu’elle est actuelllement, il me semble que la démocratie n’est plus qu’un décor de théatre ou les politiques acteurs font leurs spéctacles devant les citoyens spéctateurs, nous sommes biens dans tout sauf une démocratie ( ceci dit c’ est dans le sens ou je l’entend et nous savons tous qu’un mot peut avoir un sens différent selon chacun). Pour qu’une démocratie soit et demeure il est nécessaire que ces citoyens assumes leurs responsabilités. Je ne développerais pas plus ici ce que je pense mais il est clair que si le ps doit se rénover il doit le faire avec ces militants et avec les citoyens de ce pays .

  2. Philippe NOGUES says:

    Savez vous qu’en France plus de 400 entreprises fonctionnent sous le régime de la semaine de 4 jours ? Cet héritage de la loi de Robien, du nom du ministre de droite qui l’a initiée, est antérieur aux 35 H et les entreprises concernées, de toutes tailles, n’envisagent pas d’en changer ! Pourtant certaine d’entre elles (Mami Nova, Fleury Michon…) évoluent dans le secteur de la grande distribution et ne peuvent donc se permettre de ne pas être compétitives !
    Bien sûr elles ont reçu des aides de l’Etat, en l’occurence une exonération des cotisations patronales, mais, au passage aux 32 H elles ont toutes systématiquement, et contrairement à ce qui s’est passé pour les 35 H (du moins pour la loi Aubry 2), embauché de 10 à 15 % de personnel supplémentaire !
    Aujourd’hui les fonds de l’Unedic seraient sans doute mieux employés pour créer des emplois que pour rémunérer des chômeurs !

    Bref, la diminution du temps de travail n’est pas une simple idée en l’air, elle est une réalité concrète…seulement c’est l’exemple type de ce que la propagande libérale a imposé dans les esprits, peu de gens semblent en avoir conscience. Il suffit pourtant de consulter les organismes que je cite (Insee, Eurostat..) pour s’en convaincre : le nombre moyen d’heures travaillées, dans les pays européens comme aux USA (et je ne parle pas en temps de crise !) est déjà, depuis plusieurs années, assez sensiblement inférieur aux 35 H..
    C’est aussi pour cela que je parle de « penser à gauche ». Ca veut dire, entre autre, remettre en doute et ne surtout pas accepter comme postulats de départ, toutes ces « évidences incontournables » que la vague libérale nous a légué.

  3. ernst olivier says:

    Je connais effectivement une entreprise qui est au 32 heures, après quelques années ou tout marchait très bien de notre point de vue, celui de prestataires, cette entreprise à changer son organisation avec une intensification de la productivité de ses salariés, je ne suis pas de ceux qui croit trouver dans l’augmentation ou dans la baisse du nombre d’heures de travail les solutions miracles qui permettront d’assurer l’avenir de notre société. Certes en baissant le nombre d’heures de travail il est possible de créer de l’embauche mais ca n’est aucunement une certitude, les entreprises passeront avant par l’augmentation de la productivité. N’oublions pas que sous le gouvernement Jospin, lorsque les 35 heures ce sont mis en place deux marchés du type majeur était en pleine expansion, celui du téléphone portable et celui d’internet, n’oublions pas aussi qu’en réduisant le nombre d’heures de travail cela a permis de développer les marchés du type loisir, ces trois éléments ont permis de nombreuses embauches en plus de l’effet 35 heures. A l’heure ou nous parlons nombre d’entreprise sont en difficulter et nombre d’entreprise ont en vue de delocaliser leur production non pas pour une raison de temps de travail mais pour une raison de cout salariaux:
    Si pour une production indice 100 un roumain coute un indice 45 et qu’un français coute un indice 70 l’entrepreneur fera très vite son choix, bien entendu rentre le savoir faire comme élément pris en compte.